
Samedi 7 décembre, je vais voir “Les Misérables” à la Défense. 1h44 plus tard, je sors du cinéma, la tête pleine de questions qui resteront sans réponses.
“Comment on en arrive la ?”, “Est-ce que l’état sait que des gens survivent dans des taudis?”, “Liberté, Égalité, Fraternité : Depuis quand on nous ment derrière ces 3 mots.” …. Non le film ne m’a pas laissé sur ma faim, ce film et tout simplement merveilleux.
On suit Chris, chef de Brigade de la BAC à Montfermeil et son équipe composée de “Gwada” et du nouvellement arrivé de Cherbourg, Stéphane (renommé “Pento”).
La première chose qui a eu l’air d’interpeller les spectateurs dans ma salle, la proximité entre les agents de la BAC et les habitants de Montfermeil.
Non, il n’y pas de respect, non il n’y a pas d’affection, mais à force de se voir, on se connait.
La hiérarchie et l’organisation qui règne au sein de la cité sont extrêmement bien représentés. Les cités sont oubliées, il existe donc une “cité dans la cité”, un fonctionnement qui lui est propre.
Tout le long du film on navigue entre ces strates particulières, jusqu’au moment où tout dérape.
Gwada fait une bavure. Issa (un enfant perturbateur que nous avons déjà croisé plusieurs fois) est touché au visage par un tir de flashball. De la, s’ensuit un débat au sein de l’équipe de la BAC, la ou Pento souhaite emmener Issa aux urgences, ses deux collègues s’y opposent. Ce clivage va se creuser un peu plus alors qu’ils réalisent que l’incident a été filmé par un drone appartenant un autre jeune de la cité.
Alliances avec des délinquants, usage de la violence et des menaces à outrance, sont les méthodes que va préférer Chris pour récupérer la vidéo et éviter tous risques que cette bavure ne quitte les murs de la cité.
Sans vous raconter tout le film, Issa n’ira jamais aux urgences. Il sera laissé en bas de chez lui après avoir été victime de la pression de Chris qui lui dit plus ou moins “Si on te demande, tu diras que tu es tombé, ce qui t’es arrivé, c’est arrivé par ta faute. A force de de faire des conneries il fallait bien que tu paye.”.
La vidéo de la bavure est récupérée par la BAC, l’histoire ne sort pas de la cité et la colère des jeunes non plus.
Cependant, cette dernière éclate, dans une scène proche du génie.
Un affrontement a lieu entre l’équipe de la BAC et les jeunes de Montfermeil, menés par Issa. Tout est renversé, dans cette bataille qui prend place dans la cage d’escalier d’une barre d’immeuble.
Sans vous spoiler, on trouve un Issa vengeur et haineux face à toute l’injustice dont il a souffert, cet enfant oublié et invisible se bat, comme si il n’avait rien à perdre. C’est le cas, il n’a rien à perdre, c’est comme ci il n’existait pas aux yeux de la société.
Maintenant parlons de la cité en elle-même. Insalubre, impropre, abandonnée. Je sais pas quels autres mots utiliser encore. Des ascenseurs qui ne fonctionnent pas, des bâtiments, tagués de long en large, des décharges sauvages. Non ce n’est pas fantaisiste, non ce n’est pas de l’exagération c’est la réalité de nombreux foyers en France en 2019. Ces cités sont laissées à l’abandon, on ne débloque pas de budget pour ces dernières ou si un budget a été débloqué, on n’en voit pas les effets.
Comme cela est si bien dit dans le film, les dégâts qui ont été faits lors des différentes vagues d’émeute qui ont secoués les cités françaises (Oui je dis cités depui tout à l’heure parce que le mot “banlieue” me parait trop large, contrairement à ce que la majorité pense, le terme “banlieue” désigne aussi bien La Courneuve que Neuilly-sur-Seine. Et clairement, on parle pas du même niveau de banlieue. Alors techniquement, on devrait utiliser le terme “banlieue bourgeoise” pour parler de l’une et “banlieue défavorisée” pour parler de l’autre, mais le terme m’écorche un peu. Donc je vais rester sur cité. Cité c’est bien, c’est pas encore totalement connoté.)
Donc l’histoire prend place dans ce lieu qu’on pourrait croire irréel, en plein été 2018 entre Coupe du Monde et canicule. On y suit les habitants de Montfermeil dans leurs cités qui paraissent tellement pleine pour une période de vacances.
En parlant de vacances, une autre remarque que j’ai entendu en sortant de la salle “Ouais ouais le film est bien mais y a trop de temps morts, genre c’était chiant à certains moments !”. Bah ouais. Une cité en été c’est plein, les habitants n’ont pas les moyens financiers de partir donc tout le monde s’entasse et macère dans cette chaleur insoutenable, et le temps ne passe pas. Le temps est long, très long et trop long.
Donc imaginez vous bien, vivre dans ce genre d’endroit, ne jamais en sortir, et être oublié de tous . . . . Vous le supporteriez ? Ne pas être considéré comme un citoyen dans les faits et devoir répondre aux même lois que tout le monde ?
Les Misérables n’innocente pas pour autant les habitants de Montfermeil, le film ne nous propose pas une vision dichotomique de la situation. Il nous propose de voir des faits, il nous donne un exemple concret d’une situation plus que connue en France. Celle d’une bavure policière qui donne lieu à une émeute. Il y a toujours une relation de cause à effet.
C’est un cercle vicieux, la violence a engendré la violence et l’abandon a engendré l’abandon.
Mais qui est coupable ? Les habitants de ces quartiers ? Les mères de famille dépassées à qui l’on reproche “Mais comment ça vous ne savez pas où est votre enfant ? Vous le laissez traîner seul, vous pouvez pas l’éduquer ?”. Les jeunes qui ne connaissent que leurs cités et à qui on répète incessamment “ A part vos conneries vous avez rien de mieux à faire ?”, les forces de l’ordre qui enchainent les bavures et qui se disent “menacées par la violence dans ces quartiers”?
Ou bien alors la faute revient à l’Etat qui depuis des siècles de construction à parquer sa population à différents endroits et qui à fait de la création temporaire qu’était censée être les logements sociaux, qui devaient répondre à la crise du logements, mais qui sont devenus permanents et dont on ne s’occupe plus ?
La vraie question que soulève ce film pour moi ce n’est pas de savoir à qui la faute justement. C’est de savoir “Et maintenant ? On fait quoi ? Il se passe quoi ? Ce cercle vicieux s’arrête quand ?”.
Donc si vous n’avez pas vu ce film, allez-y ! J’y suis allée parce que je suis moi-même une “banlieusarde”, et j’y ai vu des schéma que je connais par coeur. Mais même si vous n’êtes pas concernés par ces schémas et surtout si vous ne l’êtes pas en fait, allez-y. Ouvrez les yeux sur ce qu’il se passe à quelques stations de RER ou de métro de la Tour Eiffel.
Il n’existe pas de face cachée de la France, seulement une face masquée, de ces gens que l’on ne voulait pas voir à une époque et qui sont devenus invisibles dans le monde contemporain.
